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CARNET DE ROUTE

Sur le chemin de la paix au Kosovo

Antoine Maillard 24.05.2018 13:42

En mission depuis la fin de l’été dernier, le lieutenant-colonel Guggisberg a passé Noël dans le camp militaire Maréchal de Novo Selo, anciennement Camp de Lattre de Tassigny, non loin de Pristina, la capitale du Kosovo. Il est rentré pour quelques jours en permission au mois de février, et c’est ensemble, qu’à Bâle, nous avons pris l’avion affrété par l’armée suisse pour acheminer les membres de la Swisscoy en ex Yougoslavie. Cocasse, au check-in on nous rappelle de ne pas prendre nos armes en cabine, qu’elles doivent être dans le bagage de soute. Excès de zèle du guichetier, car comme c'était un vol pour les soldats en permission, personne n'était armé. 

Sitôt atterri à Pristina, je suis pris en charge par le PIO (officier de presse), qui va m’accompagner pendant ces deux jours de visite. C’est une jeune femme, alémanique comme le 90% des membres du contingent suisse. Les femmes représentent environ le 15% de la troupe, dont la moyenne d’âge est de 31 ans. Comme la plupart des militaires suisses avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir, c’est l’envie de prendre le large, de vivre une expérience différente, ou encore de se permettre un peu de recul avant de commencer, ou reprendre carrière ou études qui motive ces jeunes compatriotes à s’engager pour six mois dans les Balkans. Certains rallongent leur mission - ils constituent un tiers de l’effectif, d’autres reviennent. Tous ont suivi une formation spécifique de trois mois à Stans. «C’est vraiment l’école de recrue…. en plus astreignant!» me confie Etienne, qui avait accompli la sienne sous le régime de l’Armée 61, c’est dire. Il observe que, malgré des discours sur la modernisation de l’armée, on reste attaché à exiger l’exécution d’ordres, plutôt qu’à confier des missions assorties d’une liberté de manœuvre propice à leur bonne mise en oeuvre. Et de s’interroger sur la responsabilité du citoyen-soldat et, par delà, notre armée de milice. “C’est sans doute la tentation de copier les armées de métier, hélas….” soupire le lieutenant-colonel Guggisberg.

"Du beau boulot, propre en ordre!"

Pendant ces deux jours jours de visite, le commandement de la Swisscoy m’a permis de rencontrer de nombreux interlocuteurs. Ceux-ci se repartissent en deux groupes, l’un le plus important en nombre est celui responsable de l’intendance et de la logistique, l’autre, dont fait partie Etienne Guggisberg, prend part effectivement à la mission de maintien de la paix et d’interposition de la KFOR (Kosovo FORce)  mise sur pied par l’ONU. L’équipe de construction et logistique, me donne cette satisfaction un peu chauvine, quand je les vois à l’œuvre pour  la mise en place de nouvelles installations, et que je compare avec les autres nations: du beau boulot, propre en ordre, et ce dans une bonne ambiance pour cette équipe de jeunes ou moins jeunes charpentiers, maçons, ou autres conducteurs d’engins de chantiers, des professionnels dont la compétence est plus importante que le grade. Ah! Notre belle armée de milice.

Quant au Lt-colonel Guggisberg, patron d’une PME, son expérience professionnelle, alliée à une longue carrière militaire, lui permettent d’être au cœur de la KFOR. Il a intégré le TOC (Tactical Operation Command), état-major international en charge de la partie nord du Kosovo (JRD-N), qui inclut l’enclave kosovare-serbe au nord de la rivière Ibar. Le paradoxe de sa mission très fascinante est qu’il ne peut m’en parler que de façon très superficielle, maintien du secret oblige, notamment afin de ne pas compromettre la sécurité de nos soldats. Je comprend toutefois qu’il est au centre de flux d’information qui lui viennent du terrain, mais aussi du partage formel  - et informel - entre les collègues des autres nations. Il analyse et évalue ces données afin de contribuer à fournir au commandement une image de la situation dans cette région qui s’étend au nord, jusqu’à la Serbie.  

Ces informations lui viennent ainsi notamment des LMT (Liaison and Monitoring Team) qui vivent en immersion auprès la population kosovare et dont la mission est de prendre le pouls (feel the pulse) des communautés. Pour ce faire, ces équipes entretiennent des relations de proximité avec les autorités locales, les associations civiles ou religieuses, les structures - déficientes - de santé. Ils patrouillent, armés, dans tous les secteurs, vont faire leurs courses dans l’épicerie du coin ou jouent quelquefois au foot avec les jeunes des quartiers. Il s’agit pour eux de déceler les tensions, d’identifier ces incidents de la vie courante, qui, chez nous provoqueraient tout au plus un grogne entre voisins, mais qui, à Mitrovica par exemple, pourraient être de nature à mettre le feux aux poudres. J’ai été impressionnés par la motivation, l’ouverture et la lucidité de ces jeunes militaires suisses. Leurs parcours sont aussi riches que divers: étudiants en science politiques, cadre des services diplomatiques, militaires de carrière, psychologues ou encore garde pontifical, tous qui incarnent avec courage et sérieux la mission de maintien de la paix. Ils nourrissent la fierté que nous pouvons avoir et pour notre armée de milice et pour notre jeunesse.

Multiples activités

Mais pour la KFOR il ne s’agit pas seulement de sentir le pouls, mais bien de gagner les cœurs (win the hearts). Une visite passionnante auprès des PsyOps (opérations psychologiques) me fait mesurer la palette d’efforts déployés pour tenter de consolider cette construction fragile qu’est le Kosovo. Là, c’est un major de la Bundeswehr (armée allemande) qui m’accueille et me présente son équipe composée essentiellement de Kosovars, et dont les Suisses sont absents, neutralité oblige. La KFOR édite ainsi un magazine pour ados en versions albanaise/anglaise et serbe/anglaise, anime deux stations de radio et diffuse émissions et clips sur les canaux de télévision du pays, entretient une présence sur les réseaux sociaux. Pour ces équipes assez pointues, il s’agit de distraire, d’informer, tout en faisant passer des messages. Par exemple le magazine ”For you 4U” présente, par exemple, des sites culturels ou historiques, mosquées et couvents orthodoxes sous le titre “Notre héritage culturel”. La rédactrice nous indique que ce journal pour ados est utilisé dans les écoles, tant albanophones que serbophones pour leurs cours d’anglais. Par l’intermédiaire de ces canaux, la KFOR fait, ouvertement, passer un message d’unité et de réconciliation. A en croire la responsable des programmes radios et l’animatrice albanophone, qui a étudié les sciences politiques et la communication à Washington, et dont émane un fort charisme, cette réconciliation est en très bonne voie.

Pourtant, au delà d’un discours convaincu, la réalité semble différente.

Il apparait bien que cette haine, qui remonte symboliquement à la bataille de Kosovo Polje en 1389, au cours de laquelle les Serbes sont battus par les Ottomans, et ravivée par les événements et déchirements qui surviennent depuis la dissolution de la Yougoslavie en 1992 et la guerre d’indépendance de 1999-2000, hantera encore pour des années les relations entre les peuples du Kosovo. A noter, que cette haine ne trouve pas tant son fondement dans les différences de religions - les Balkans ont vu en effet pendant longtemps une cohabitation harmonieuse entre musulmans et chrétiens, orthodoxes ou quelques catholiques.  Ces tensions ont un caractère éminemment ethnique.

L’intervention de l’Otan et l’établissement de la KFOR mirent fin aux épisodes dramatiques et permettent aux communautés une vie plus paisible, mais le Kosovo en est-il pour autant pacifié? Quand le sera-t’il? Mes interlocuteurs lâchent du bout des lèvres, et avec résignation: « Oh, encore une à deux générations, les horreurs, infligées et subies de part et d’autre, ont laissé des cicatrices qui sont encore à vif… » 

Des efforts de construction institutionnelle sont entrepris, mais ils se heurtent souvent à une méfiance tenace. Par exemple, la formation de la Kosovo Police Force, qui remplit le premier rôle du maintient de l’ordre est majoritairement Kosovare - albanaise; les Serbes qui s’y engagent subissent des pressions voire des violences de la part de leurs communautés. Ou encore Oliver Ivanovic, ce politicien Kosovar - Serbe très impliqué dans les tentatives de rapprochement, qui a été assassiné à Mitrovica il  y quelques semaines. On ne sait pas par qui, et l’enquête ne débouchera probablement sur aucune arrestation, les regards pourtant se tournent dans une direction.

Évidemment, on peut formuler des critiques aux puissances qui sont intervenues. Il n’y pourtant pas débat quant à savoir si l’ingérence était justifiée: on a mis fin à la sauvagerie. On peut en revanche se demander si les frontières du Kosovo, tracées à la hâte, ne sont pas le fruit de la même incompréhension que l’on reproche aux Anglais lors de la démarcation de l’Inde et du Pakistan en 1947. Une frontière naturelle le long de la rivière Ibar à Mitrovica aurait elle été plus judicieuse? Maintenant que la délimitation du Kosovo apparait comme figée, non pas dans le bronze, mais sur le drapeau de cet état né dans la précipitation et la douleur, une redéfinition territoriale apparaît impossible. 

Un avenir incertain

D’ailleurs quel avenir pour une région qui a toujours été la plus pauvre des Balkans, sans accès à la mer, ni véritable industrie, une agriculture très locale? Le niveau de qualification reste bas malgré les progrès obtenus grâce aux aides européennes. L'économie est contrôlée dans une large mesure par des clans proches du pouvoir, qui est évidemment alors peut enclin à la libéralisation. Ses habitants ne rêvent que d’émigrer vers l’Autriche, l’Allemagne ou la Suisse. La diaspora contribue pour une quinzaine de % aux revenus du pays. Les aides internationales restent indispensables. On peut espérer que certains jeunes, formés à l'étranger, retourneront au pays, pour y constituer une force vive de progrès.

Autre interrogation, la Suisse neutre, a t’elle sa place là-bas? Au delà des considérations politiques des uns ou des autres, est ce que ce n'est pas justement cette neutralité qui nous qualifie particulièrement pour cette mission. Il s'agit d'être constructif, de ne justement pas prendre parti, veiller à écouter les uns et les autres, créer des petites passerelles entre les communautés, mettre en avant notre expérience réussie de cohabitation des différentes langues, culture et religions, d'acceptation de l'autre.  Nous n'avons pas d'intérêts stratégiques "à tiroirs" ou sous jacents. On devine bien que les Américains, au delà d'assurer le maintien de la paix, ne sont pas mécontents d'empêcher les Russes d'occuper le terrain. Certaines autres nations, comme le Royaume Uni, qui, après quelques années d'absence, est revenue, notamment pour avoir un oeil à la source des réseaux et des trafics qui sévissent en Angleterre.  Probablement notre engagement au Kosovo est il aussi cohérent avec la présence de près de 200'000 Kosovars, qui ont trouvé leur place chez nous; ils constituent un bon 10% de la population Kosovare au total.

Quel sont donc les dangers qu' Etienne Guggisberg redoute et dont il scrute les indices, non pas comme le Lieutenant Drogo héros du roman "Le Désert des Tartares" du haut d'une forteresse, mais dans le TOC à travers des cameras de surveillance, dans les rapports reçus quotidiennement du terrain, ou au détour de conversations et contacts? C'est l'incident, la déclaration, le malentendu qui ravivera la braise qui rougeoie sous la cendre, c'est le temps qui passe sans que le Kosovo accepte de se pencher sur les crimes et les horreurs de la guerre d’indépendance, faute de quoi toute réconciliation est impossible, c'est le souvenir douloureux et déshonorant du viol d’une sœur, d’une fille, ou la mort d’un père, d'un frère abattu, c'est une panne des infrastructures qui toucherait plus durement l'une des communautés plus que l'autre, faisceau d'éléments aussi sournois qu'insaisissables et diffus. 

Ainsi, malgré la foison de moyens déployés, Guggisberg n'est pas plus avancé que Drogo  sur son rempart " Ce doit être de la brume [...] Parfois, il y a des trous dans la brume et l'on y voit au travers ce qu'il y a derrière. On croit qu'il y a quelqu'un qui bouge et ce ne sont que des trous dans la brume [...] Des langues de brumes se formaient cependant dans la plaine, archipel blafard sur un noir océan. L'une d'elles s'étendit juste au pied de la redoute, cachant l'objet mystérieux. L'air était devenu humide, le manteau de Drogo pendait, flasque et lourd, sur ses épaules".

Etienne Guggisberg ne se décourage pas pour autant: avec ardeur et opiniâtreté, jour après jour, il accomplit sa mission. Gageons que, généreux dans l’effort et doté de ce solide bon sens propre aux Vaudois, Etienne aura pu faire bénéficier ses camarades de sa vaste expérience, et ce au grand bénéfice du service à la Paix. 

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